dimanche 6 septembre 2009

Le devoir de mémoire

La chronique de Joseph Facal

L'autre jour, je me promenais dans mon nouveau quartier d'adoption, à Madrid.

Mon oeil est soudainement attiré par une plaque posée sur un immeuble que rien ne distingue des autres, à l'angle des rues Ibiza et Fernàn Gonzàlez. La plaque souligne que c'est dans cette maison que naquit, en 1941, le grand ténor Plácido Domingo.

Elle fut apposée en 1978, alors que Domingo n'avait que 37 ans et que sa carrière prenait son essor international. Pour dire les choses brutalement, on n'a pas attendu qu'il meure...

HISTOIRE

En Europe, des plaques de ce type sont installées un peu partout pour célébrer des personnages illustres, des événements importants ou des actes héroïques accomplis par de simples citoyens. Ces vieilles sociétés ont leurs défauts, mais elles ont un sens aigu de l'Histoire, de l'importance d'entretenir la mémoire, de léguer consciemment un héritage. Je regrette que nous, Québécois, l'ayons si peu.

Cela n'a rien à voir avec le fait que ces sociétés ont plus d'histoire à célébrer que nous, parce qu'elles sont plus vieilles. Je vous parlais tantôt d'un chanteur encore vivant. Non, c'est une question d'attitude face à la culture et à l'histoire.

SAVOIR HONORER

Il est vrai que notre histoire compte peu de faits d'armes glorieux. Mais sur le plan artistique, le Québec a, en proportion de sa population, produit autant de grands talents que bien d'autres peuples. Si on les célébrait davantage, on renforcerait une fierté et une conscience collectives qui nous font cruellement défaut.

L'Assemblée nationale distribue certes des médailles et décerne aussi l'Ordre du Québec aux gens qui se sont distingués. Mais l'événement est oublié le lendemain. Une plaque reste là, visible quotidiennement, et elle traverse les âges. Les jeunes qui la voient grandissent ensuite imprégnés de la conscience d'être un maillon d'une chaîne qui a commencé bien avant eux.

Chez nous, les rares fois où nous décidons de faire les choses en grand, nous passons souvent à côté. Que son auteur me pardonne, mais la statue de René Lévesque, par exemple, fait honte à la mémoire de ce géant. Trouvez-moi donc un seul défenseur des mérites artistiques de cette calamité...

CULTURE

En Espagne, il y a présentement 18% de chômeurs. Les musées subissent pourtant des travaux de rénovation qui coûtent des fortunes. Les Espagnols considéreraient comme un twit fini le politicien qui dirait que, dans un tel contexte, il faut prioriser les «vraies affaires» pour justifier de reléguer l'histoire et la culture au dernier rang.

Certains me répondront cyniquement que plusieurs de nos artistes contemporains ont déjà leurs millions pour se contenter. Leur faut-il en plus une statue ou une plaque ? Cette attitude illustre justement ce que je déplore: notre rapport à la chose culturelle. Le Québec est non seulement une société amnésique, qui vit exclusivement dans l'immédiateté, mais aussi où la vraie grandeur met beaucoup de gens mal à l'aise.

«Ça change quoi dans nos vies ?», demanderont les petits esprits. Ça change qu'un peuple qui manque de fierté et qui ne sait pas d'où il vient aura forcément toute la misère du monde à savoir où il doit aller.

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